Le doyen des zadistes terra eco

 

Un reportage grand-format de Laurène DAYCARD et Hicham RAMI

 

Voilà des années qu’il ne voyage plus qu’en « TTG », les « Trains toujours gratuits ». Éric Petetin se permet de temps à autre une infidélité à ce mode de déplacement frauduleux pour lever le pouce sur le bord des routes. Jamais – au grand jamais – ce nomade ne prend l’avion, cette aberration écologique. Récemment le Trésor public s’est penché sur le dossier de ce resquilleur professionnel. Au fil de ses procès verbaux, il a accumulé plusieurs dizaines de milliers d’euros de dettes. Un formulaire des impôts lui a alors été adressé, lui demandant d’estimer quelle somme il serait prêt à débourser pour colmater ce gouffre. Un peu à la va-vite, il a répondu 20 euros par mois. Depuis trois ans, c’est la mensualité qu’il reverse à l’État pour compenser ses trajets de TTG. « J’estime l’échange équitable », résume ce fils de cheminot. Avec cet abonnement taillé sur mesure, Éric Petetin est désormais un passager semi-clandestin de la SNCF.

Du haut de ses 62 ans, cet homme à la silhouette frêle vit dans un monde parallèle, celui où la Terre se place au cœur des préoccupations de l’homme. Un microcosme où les exigences consuméristes de la course à la rentabilité n’ont pas droit de cité. À ses yeux, l’actuelle crise économique s’apparente à « l’apocalypse ». « C’est le moment ultime où les forces du bien vont affronter les forces du mal, de l’argent, du pouvoir et de l’armée, analyse-t-il. L’hyper-capitalisme mondial prépare un enfer aux générations futures au nom du progrès. »

 

 

Pour déjouer ce scénario catastrophe, il milite depuis les années 90. Son combat ? Offrir à la société une alternative décroissante et libertaire. À l’époque, il s’était illustré dans la lutte contre la construction d’un tunnel routier dans la Vallée d’Aspe, au pied des Pyrénées. Sa gouaille, la ferveur de son engagement et ses sept passages par la case prison attirèrent rapidement les caméras de télévision et les journalistes. Il porte depuis cette époque le surnom de « l’Indien » et conserve même en souvenir une coiffe de sioux offerte par le chanteur Renaud, l’un de ses soutiens.

 

Les “zadistes” viennent d'entrer dans le Larousse

 

Deux décennies plus tard, le tunnel du Somport, achevé en 2003, perce finalement la montagne. L’Indien, le visage parcheminé par les années, est retombé dans un quasi-anonymat. Les « grands projets inutiles et imposés », comme les nomment les militants, n’ont pourtant jamais été aussi nombreux. Depuis six ans, sur le modèle du Somport, les sabotages de chantier ont repris de plus belle. Alors Éric Petetin, qui se fait désormais appeler Pétof, poursuit sans relâche le combat parmi la nébuleuse des écologistes radicaux. Avec un sac-à-dos kaki pour seule possession, il parcourt l’hexagone de Zad en Zad, toujours en « TTG ».

Le doyen a d’abord occupé la première des « Zones à défendre », celle de Notre-Dame-des-Landes, au nord de Nantes, contre l’aéroport du Grand-Ouest. Depuis la naissance de cette micro-société alternative en 2009, une dizaine de points de contestation, moins médiatisés, a éclos à travers le territoire. Le terme dérivé de « zadistes » vient même de fêter son entrée dans le Larousse.

 

 

L’un des nouveaux épicentres de cette contestation de projets gourmands en terres se situe en plein cœur de la forêt de Chambaran, près de Roybon, en Isère. Pour y accéder, il faut descendre en gare de Saint-Marcellin et sillonner sur une route de campagne bordée de champs. En cette journée ensoleillée de mai, Pétof s’y rend pour la première fois. Il y a quelques mois, il s’est fait expulser de la Zad contre le barrage de Sivens, dans le Tarn. La violence de l’opération, qui s’est soldée par la mort de Rémi Fraisse, 21 ans, tué par un policier d’un jet de grenade, l’a remonté à bloc. Il cherche depuis une nouvelle ligne de front. Roybon l’attire : « le danger est pressant », affirme-t-il de sa voix légèrement teintée par le Sud-Ouest.

Depuis le 30 novembre 2014, un noyau dur d’une quinzaine de zadistes occupe ce territoire pour le préserver des bulldozers du chantier du futur Center Parcs. Cette marque néerlandaise de villages touristiques – rachetée en 2003 par le groupe français Pierre & Vacances – compte aménager cette zone humide pour y ouvrir, fin 2017, sa sixième antenne hexagonale.

 

 

Au programme des réjouissances à 387 millions d’euros : une piscine à bulles de 29°C, encerclée sur 203 hectares par un millier de cottages, avec divers commerces et restaurants et 2 000 places de parking. Une fois inauguré, le village vacances devrait assurer 697 emplois directs. Dans les faits, ces postes, en majorité payés au SMIC horaire, sont rarement des temps pleins. Dans un village à l’économie moribonde, rares sont les habitants qui osent pourtant faire la fine bouche.

 

 

Décroissant, Éric Petetin reste insensible à ces promesses de renaissance économique. Lui qui touche tous les mois les presque 500 euros du Revenu de solidarité active estime que les emplois sont « en général le mal à combattre puisqu’ils contribuent à détruire la nature ».

Indifférent aux inflexions de la courbe du chômage, ce pacifiste estime que « les vraies richesses pour vivre sont celles de la nature. Beaucoup de gens l’ont oublié car ils sont émerveillés par les lumières de ville, de la modernité et des écrans. Il est évident que le Center Parcs est archi-nuisible puisqu’on manque déjà de forêt pour respirer. »

 

 

Tous les sept ans, en France, l’équivalent d’un département d’espaces sauvages disparaît. À la place, des zones industrielles, des centres commerciaux, des parkings, des espaces verts ou des réseaux de communications sont construits. Tout en se roulant une cigarette, l’Indien enfonce le clou : « Chaque hectare, chaque mètre carré doit être sacré, utile aux générations futures. »

Sur la Zad, l’accueil est bon enfant. On claque la bise à la tablée réunie sur le seuil de la « Maquizad », le surnom de la maison forestière occupée, à la lisière du bois. Un haut-parleur calé sur le rebord de la fenêtre turbine sur les tubes de La Rue Ketanou. Une partie des squatteurs logent ici. On nous fait généreusement de la place dans le « sleeping », au premier étage. Plusieurs matelas jaunis sont étalés au sol, des lits superposés ont été fabriqués avec des palettes et des bouts de bois.

En bas, dans le salon, un kiosque regroupe quelques brochures, à l’image des diverses affinités cohabitant au sein de la communauté : anti-nucléaire, anti-sexisme, réflexions sur la « taule », en passant par les identités LGBT. Mention spéciale pour le fanzine Et si on passait à l’acte ?, où un ciseau coupe un pénis en couverture. Dehors, derrière les toilettes sèches, on cultive des radis, des oignons, des fèves, des choux raves et des petits pois. Bienvenue au royaume de l’autosuffisance.

De temps en temps, une poignée de zadistes part en mission ravitaillement à l’extérieur. Le soir venu, ils font le tour des poubelles des supermarchés et boulangeries des environs, à la recherche de victuailles encore bonnes à manger : yaourts, pain, fromages, viennoiseries, légumes… Cette méthode a le double mérite de combler gratuitement l’appétit de toute la communauté, tout en prouvant l’immensité du gaspillage alimentaire.

 

 

À peine débarqué, Éric Petetin s’adapte à cette vie en communauté, jardine, retient les prénoms de tous les occupants et se lie particulièrement d’amitié avec Bérangère. À 19 ans, cette étudiante toulousaine en Khâgne a roulé jusqu’ici avec le monospace de sa mère pour y passer sa semaine de vacances scolaires. Il y a quelques mois, cette fille de médecins s’était déjà rendue à Sivens et en était repartie avec l’impression d’avoir enfin rencontré ses semblables. À l’occasion d’une balade dans la forêt, alors que l’on s’efforce d’avancer sans glisser dans la boue, elle confie ses doutes. Élève brillante, elle vient de passer les écrits d’admission à l’ENS Paris. Les résultats ne sont pas encore tombés mais elle se demande si elle a vraiment envie de jouer le jeu des grandes écoles.

 

Ex-snobinard, pour plaire aux filles

 

Éric Petetin connaît bien ce tiraillement. Sous ses quelques dreadlocks et derrière ses tirades antisystème, se cache un fils de bonne famille. Né d’une mère professeure et d’un père cadre supérieur à la SNCF, il a effectué une grosse partie de sa scolarité chez les Jésuites, à Bordeaux, avant d’intégrer le prestigieux Institut d’études politiques de la ville. Il a alors 18 ans. Le matin, il prend soin de nouer une cravate autour de son cou. « L’IEP était snobinard et c’était par mimétisme débile pour faire comme mes camarades, reconnaît-il. J’avais déjà des idées de révoltes mais je n’osais pas les affirmer devant mon milieu social, c’est-à-dire devant mes amis et amies que je draguais, bien-sûr, et auxquelles je voulais plaire. »

Sur sa table de chevet, ses lectures préfigurent pourtant le militant acharné qu’il deviendra. L’étudiant modèle découvre à cette période la déclaration du chef amérindien Seattle, adressée en 1854 au gouverneur des États-Unis suite à son offre de rachat des terres de la tribu. En 1992, le quotidien américain The New York Times révélait que ce texte avait été embelli par un scénariste texan en 1971. Bien que falsifiées, ces paroles du chef Seattle continuent malgré tout de résonner, pour Éric Petetin, avec la puissance d’une prophétie :

« Nous savons que l’homme blanc ne comprend pas nos mœurs.
Son appétit dévore la Terre et ne laisse derrière lui qu’un désert.
Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ?
L’idée nous paraît étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l’air et le miroitement de l’eau, comment pouvez-vous les acheter ?
Nous savons au moins ceci : la terre n’appartient pas à l’homme, l’homme appartient à la terre. »

 

 

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