Écosse, le pays où le vent tourne

 

Face à l’urgence climatique, loin des envolées lyriques, certains avancent sans faire de bruit. C’est le cas de l’Écosse, qui table sur une électricité 100 % renouvelable en 2020. Pris en main par les habitants, ce tournant change la vie des plus modestes.

Sur l’île de Gigha et dans les banlieues d’Edimbourg, les micro-barrages et éoliennes réchauffent les foyers et font reculer la précarité.

 

Un reportage grand-format d’Amélie MOUGEY et Louis WITTER

Publié le 2 décembre 2015.

 

Déterminé à perdre l’embonpoint qu’il impute à sa sédentarité de retraité, chaque matin, John Martin enfourche son vélo et s’en va saluer ses éoliennes. Contempler les quatre turbines de 90 mètres de haut qui se détachent de la brume procure à cet Écossais de 74 ans « la fierté d’un combat gagné ». En tant qu’habitant de Gigha, petite île de 14 kilomètres carrés à l’ouest de l’Écosse, ce bien commun lui appartient. « Il y a encore quinze ans, ici, on vivait comme des chiens, dans un système féodal où nos conditions de vies ne dépendaient que d’un seul homme », raconte-t-il de sa voix caverneuse.

Installé à Gigha en 1971, cet ancien charpentier-vitrier a vécu trente ans dans une passoire thermique que le propriétaire de l’île, percepteur de la majorité des loyers, laissait tomber en ruines. Été comme hiver, l’insulaire passait ses soirées collé au poêle à charbon, emmitouflé dans l’un de ces plaids à carreaux qui font la fierté du pays.

« Et puis les éoliennes sont arrivées. Elles sont une bénédiction, l’instrument de notre liberté », lance-t-il dans un sourire qu’encadre une paire de rouflaquettes finement taillées.

 

 

Les quatre turbines de Gigha sont une goutte d’eau au milieu des 7 316 mégawatts de capacité d’énergie renouvelable installée en Ecosse. Ensemble, barrages hydroélectriques, hydroliennes, éoliennes terrestres et offshore fournissent déjà 49,8 % de l’électricité du pays. Certains mois, comme au dernier trimestre de 2014, le parc éolien produit à lui seul plus d’électricité que n’en consomment les foyers.

 

Un vent de liberté sur l'énergie

 

Dans ce pays au relief accidenté, balayé par les vents, on s’enorgueillit – jusque sur les murs de l’aéroport de Glasgow – d’avoir su tirer partie des éléments. « L’objectif de 100 % d’électricité renouvelable en 2020 est très bien engagé », se félicite dans son bureau d’Édimbourg Aileen McLeod, la ministre de l’Environnement et du changement climatique. À titre de comparaison, au même horizon, la France tentera péniblement d’atteindre 23 %.

Au milieu du brouillard qui, à la mi-journée, enveloppe encore les prairies de Gigha, John Martin lâche son guidon pour saluer Colin Anderson. Polaire sans manches et chaussures de chantier, cet ingénieur arrivé la veille par le ferry chapeaute un nouveau projet-pilote : l’implantation d’une batterie capable de stocker le surplus produit les jours de grand vent.

Au milieu de ce décor laiteux, un chemin sombre se détache. Les pierres concassées qui mènent aux éoliennes viennent de la carrière de l’île, redécouverte pour l’occasion. « Les habitants voulaient être cohérents et s’approvisionner localement », commente ce conseiller technique, accompagnateur du projet depuis ses origines.

 

 

En 2002, les habitants de Gigha étaient les premiers citoyens écossais à s’improviser énergéticiens. « Dans la foulée de la réforme foncière, la communauté a pu racheter l’île et une grande partie de ses logements. À l’époque, la population déclinait, les enfants se comptaient sur les doigts d’une main, l’école menaçait de fermer. Sur quarante-trois maisons, seules trois étaient dans un état décent », se souvient Willie McSporran, alors président de la communauté. Afin de rendre cet achat possible, la loterie nationale a accordé un prêt de 4 millions de livres (5,6 millions d’euros) à la population. « Mais pour vraiment jouir de notre indépendance, nous avions besoin d’une source de revenus », reprend l’ancien président. « On a fait avec ce que la nature nous donnait : le vent. »

Treize ans plus tard, John Martin a tombé le plaid. Les 150 000 livres annuelles (209 000 euros) apportées à l’île par les éoliennes ont financé le relooking de sa maison. L’épaisseur des murs a quadruplé, le vitrage des fenêtres doublé et des panneaux solaires sont venus tapisser le toit de cette bâtisse de plain-pied. Au total, sa facture d’énergie, toutes dépenses confondues, a diminué de moitié. « Paradoxalement, l’électricité ne provient pas des turbines. Pour des raisons de raccordement, les insulaires la prennent sur le réseau et y renvoient celle qu’ils produisent », explique Colin Anderson.

 

 

Quand un bateau, s’aventurant sur les sept kilomètres qui séparent l’île du continent, frôle de trop près les fonds marins où reposent les câbles électriques, la lumière vacille dans les salons. En Écosse, seules quelques îles, celle d’Eigg en tête, s’approchent de l’autonomie complète, « des cas particuliers où le raccordement est compliqué », souligne-t-on au ministère de l’Environnement.

 

Des lacs artificiels, des cuves et des boulons

 

L’énergie citoyenne, elle, est en plein essor. « Notre objectif de 500 mégawatts produits localement ou par les communautés a déjà été dépassé », s’étonnerait presque la ministre. Fonds de soutien aux énergies locales, à l’investissement dans les énergies renouvelables, à l’autonomie des collectivités : ces deux dernières années, le gouvernement écossais a déployé une batterie de dispositifs et débloqué plusieurs dizaines de millions de livres pour encourager le mouvement. « Posséder leur propre énergie donne aux communautés une voix plus forte », se réjouit Aileen McLeod.

 

 

Dans le monde associatif, les arguments sont plus acérés. « La transition énergétique est une opportunité pour changer les règles du jeu, pour que l’énergie ne soit plus une manne financière au seul profit de six grosses compagnies », estime Georgy Davis. À 28 ans, la jeune femme a déjà travaillé neuf ans dans une ferme bio et autosuffisante en énergie sur l’île de Tasmanie, en Australie. Elle a ensuite monté un projet d’énergie citoyenne en Afrique du Sud avant de revenir au pays en tant que coordinatrice de Community Energy Scotland. L’association, animée par dix-sept employés, s’est donné pour mission de booster l’essor de l’énergie citoyenne. À ce jour, elle comptabilise 500 projets, bâtis peu ou prou selon le même canevas que celui de Gigha.

 

 

L’engouement n’épargne pas le continent. Sur la route qui mène à Balerno, ville paisible de 6 000 habitants dans la banlieue ouest d’Édimbourg, une lumière chaude traverse les fenêtres en arrondi qui dévoilent l’intimité de salons tout britanniques. Il est 21h passées dans la salle à manger de Martin Petty.

Sur la table en teck parsemée de sous-verres, huit tasses de thé fumantes et un plateau de cookies doivent aider l’assemblée à veiller jusque tard dans la nuit. Techniciens et ingénieurs, retraités pour la moitié, parlent kilowattheures à bâtons rompus depuis deux heures. Un rituel hebdomadaire auquel ils s’astreignent depuis deux ans. À l’ordre du jour, le niveau d’eau dans les bassins. La fin d’été trop ensoleillée ne fait pas le bonheur de la turbine hydroélectrique qu’ils détiennent aux côtés de 242 autres habitants. « Vous avez peut-être trouvé ici les seuls Écossais qui se plaignent du manque de pluie », s’amuse Lynn Molleson, l’une des convives.

Autour de ce noyau dur, amis et familles, militants associatifs ou écolos ont investi chacun entre 250 et 10 000 livres (entre 350 et 13 900 euros) pour devenir copropriétaires de l’engin. Les bénéfices seront intégralement reversés à la communauté. Mais grâce à de généreuses déductions d’impôt, conséquences de l’arsenal déployé par le gouvernement, les investisseurs ne seront pas perdants.

« Je me suis lancé par intérêt pour les énergies renouvelables. Ensuite par volonté de faire quelque chose pour la collectivité. Et puis il y a la question climatique en toile de fond », explique l’hôte, dans un doux sourire. Depuis sa mise en service en juillet dernier, la turbine produit l’équivalent des besoins énergétiques de 200 foyers. « C’est autant de CO2 économisé », lance cet élégant septuagénaire, ancien consultant pour l’industrie navale. Chez son épouse, l’enthousiasme est plus modéré. « Je suis la femme de Martin depuis plus de trente ans, celle de Martin et de sa turbine depuis six ans », chuchote Alison.

 

 

Depuis que le bruit de la rivière a donné à Lynn Molleson l’idée de faire revivre les turbines de la vallée, Martin Petty passe le plus clair de son temps le nez dans les papiers. L’homme a également fini par dompter Internet pour y suivre en temps réel le nombre de kilowattheures produits sur les hauteurs de sa ville.

Là, dans un cadre bucolique où l’ombre des pins se reflète dans les lacs artificiels, le précieux assemblage de cuves et de boulons est calfeutré sous un abri de béton. Martin Petty est l’un des trois privilégiés désignés par la communauté à en détenir la clé. Une visite de routine, le temps de constater les caprices de l’écran tactile, lui donne l’occasion de rappeler qu’un mois plus tôt, Fergus Ewing, le ministre de l’Énergie en personne, foulait le même chemin boueux pour l’inauguration de la turbine. « La chorale de l’école était présente. Grâce à ce projet, les enfants comprennent que l’électricité ne vient pas du ciel. »

 

Espoir, foi, charité, harmonie

 

Sur l’île de Gigha, on apprend très jeune ce qu’est une éolienne. Dessinées par les enfants de l’école primaire, quatre turbines trônent sur la couverture du bottin local, assemblage artisanal composé de deux feuilles A4 qui suffisent à contenir les coordonnées de la cinquantaine de foyers de l’île. « Ici, on dit “dancing ladies” », précise Orvin du haut de ses 13 ans.

Preuve que les « dames qui dansent » ont été acceptées par la communauté, toutes ont été baptisées. Elles sont donc « Creideas », « Dàbas », « Carthanas » et « Ceirdeas ». En gaélique, cela signifie « espoir », « foi », « charité » et « harmonie ».

 

 

« C’est grâce à elles qu’on est venu ici », sourit David Irvin, le père d’Orvin. « Les revenus générés ont permis de faire baisser les loyers pour repeupler Gigha. Ici, on paie 400 livres [560 euros, ndlr] pour une maison de quatre chambres. Ce serait plus de 600 livres [830 euros, ndlr] sur le continent. » « Sans elles, personne ne vivrait à ce prix-là sur une île », renchérit son épouse, Fiona. Leur voisine, Melissa, arrivée en mai, a quitté son clapier insalubre de Glasgow pour élever ses trois enfants en plein air.

 

“Ici, les enfants sont cent fois
plus épanouis qu'à Glasgow”

 

« Comme j’étais en couple avec un homme qui travaillait dans le pétrole et qui gagnait très bien sa vie, j’ai arrêté de travailler. Quand on s’est séparé, je n’avais plus rien, j’ai dû déménager dans l’un des pires quartiers de Glasgow, avec des problèmes de drogue et d’alcool et des voisins violents. C’est l’un des derniers endroits au monde où vous voudriez élever des enfants », résume cette mère de 29 ans. « On m’avait prévenue que ma demande de logement social allait prendre des années. » Sauf que…

Les habitants de Gigha, forts des deniers rapportés par le vent, se sont associés en 2006 à un bailleur social pour construire de nouveaux logements. Quelque dix-huit maisons à loyer modéré, équipées de panneaux solaires et avec vue sur la mer, sont alors sorties de terre. Melissa n’a pas hésité : « Ici, les enfants sont cent fois plus épanouis », commente-t-elle, tandis que la petite dernière fait des loopings sur le trampoline.

 

 

Après avoir erré de petits boulots en petits boulots – coiffeuse, serveuse ou vendeuse dans un supermarché Tesco –, Mélissa reprend ses études de géologie par correspondance. « Et, au printemps, je commence un potager pour qu’on soit un maximum autosuffisants. » Ses trois enfants sont venus renflouer les effectifs de l’école primaire, multipliés par quatre en dix ans. Depuis la mise en service des turbines, la population de l’île est passée de 97 habitants à près de 170. Et, chaque soir, à 17h30, le ferry lâche une nuée de vingt collégiens et lycéens de retour de leur journée de cours sur le continent.

À l’intérieur du bateau, placardée sur la cabine, une affiche signée Good Energy convie la population à une réunion d’information. De l’autre côté du bras de mer, à quelques kilomètres à vol de mouette, cette compagnie productrice d’énergie 100 % renouvelable envisage d’implanter un parc éolien susceptible d’alimenter 17 000 foyers.

 

“Sur l'île, certains parlent de népotisme”

 

À bord, Tony, insulaire depuis dix ans, est loin de jubiler. « Nos éoliennes, nous les avons choisies, votées à l’unanimité, leur taille est adaptée à la géographie de l’île. Là, ce n’est pas la même chose : on parle de turbines de 130 mètres de haut ! » L’homme n’est pas plus élogieux sur les choix financiers de la communauté. « Depuis deux ans, Gigha est gérée comme une entreprise », grommelle-t-il. Le dernier investissement, dédié à la construction d’un embarcadère pour bateaux de plaisance, témoigne de ce changement de logique. Autre détail significatif, Fergus Waters, l’homme à la tête de la communauté, ne signe plus « président » comme son prédécesseur mais « directeur exécutif ».

 

 

Sur l’île, ce nouveau style contrarie moins que les 2,7 millions de livres de dettes (3,75 millions d’euros) découverts l’an dernier. Pour éviter la banqueroute, la gestion du seul hôtel de l’île a été transférée à des entrepreneurs privés. « 2,7 millions, quand on investit, ce n’est rien du tout », lâche, bonhomme, le directeur exécutif. Champion du sourire de circonstance, l’homme répond tambour battant avant de remonter dans sa Jeep, direction le continent. « Sur l’île, il y a les amis de Fergus et les autres », résume David Irvin. « Certains parlent de népotisme mais le concept, celui de tirer son indépendance de l’énergie, n’est pas en cause. »

 

Comme dans un film de Ken Loach

 

À Gigha comme ailleurs, la gestion des deniers récoltés vient escamoter l’esprit de communauté. À Balerno, on se méfie déjà de cette ornière. « Tout le monde s’entend sur le bien-fondé du projet, mais dès qu’il s’agit de préciser la manière dont les bénéfices seront utilisés, les discussions se compliquent », constate Martin Petty. « Heureusement, il y a à travers l’Écosse des dizaines d’exemples dont on peut s’inspirer. » Ici, la manne des énergies renouvelables sert à l’entretien d’équipements publics ; là, elle permet de chauffer un hall sportif jusqu’alors trop glacé pour être fréquenté, etc.

 

 

En plein cœur d’Édimbourg, dans le quartier de Dumbiedykes, c’est la précarité énergétique que l’on combat. Installée depuis trois ans, Anne vivote des minima sociaux et paie son énergie avec des cartes-recharges, sur le modèle des cartes téléphoniques. Quand l’argent manque, le gaz ou l’électricité passe à la trappe et la compagnie suspend l’approvisionnement. « Jeudi, un employé devrait venir me remettre le gaz. On me l’a coupé il y a six mois. Depuis, je cuisine au micro-ondes », confie cette bénévole de l’association de quartier.

Dans l’immeuble voisin, le compteur de Janet affiche 37,81 livres (52,53 euros). « Ça va me permettre de tenir jusqu’à la semaine prochaine », commente la retraitée. Dans un quartier où les pensions dépassent rarement les 600 livres mensuelles (835 euros), la tentation est forte de couper le radiateur d’appoint, souvent le seul à fonctionner, et de se réfugier dans la maison de quartier.

 

 

« Ce système est profondément injuste, le paiement par cartes prépayées rend les tarifs plus élevés pour les pauvres, ceux dont le budget est trop serré pour payer par prélèvement mensuel », explique Ruth Campbell, à la tête du projet « 20 pounds more », dont l’ambition est de redonner chaque semaine 20 livres (28 euros) de pouvoir d’achat supplémentaires aux 640 foyers du quartier. L’énergie fait partie des leviers. « On a d’abord réfléchi à produire notre propre énergie mais, comme nous vivons en milieu urbain et que les toits ne nous appartiennent pas, c’est très compliqué », explique la fondatrice de l’association.

Chemisier à fleurs, regard rieur, la travailleuse sociale a l’air tout droit sortie d’un film de Ken Loach. Et, comme l’une de ses héroïnes, elle n’a pas dit son dernier mot. « On compte au moins reprendre en main la distribution », assène-t-elle.

 

 

Dans un garage reconverti pour le projet en boutique de première nécessité, les habitants achètent juste ce dont ils ont besoin : quelques centaines de grammes de pâtes dans de petits paquets ficelés à la main, un rouleau de papier toilette à l’unité… L’achat en gros par l’association permet de faire dégringoler les prix. « L’idée, c’est de transposer ce modèle pour le gaz et l’électricité », explique Ruth.

À l’échelle nationale, l’idée connaît un succès fulgurant. Depuis juillet, un réseau d’associations spécialisées dans le logement social a lancé Our Power, la première compagnie d’énergie à but non lucratif. « 70 % de nos locataires n’ont pas d’emploi, les fournisseurs d’énergie traitent les gens comme de la merde », lâche Alister Steele, le pourtant très distingué président de cette nouvelle compagnie, soutenue à hauteur de 2,5 millions de livres (3,5 millions d’euros) par le gouvernement.

« La plupart des gens sont confrontés au dilemme du “eat or heat” [« se chauffer ou mangeré, ndlr]. Or, leurs dépenses ne servent qu’à gonfler les marges des compagnies privées. » Ce spécialiste voit le développement de Our Power en deux temps. « Il s’agit d’abord de racheter l’électricité produite par d’autres, puis de développer l’approvisionnement en renouvelable, soit en lançant des projets nous-mêmes, soit en s’appuyant sur ceux déjà lancés par les associations d’habitants. »

Gigha est sur la liste des participants. Si le partenariat est noué, ses habitants pourraient voir leur indépendance énergétique encore renforcée. À l’Heritage Trust, qui administre les finances de l’île, au fond d’une bannette à papiers, un courrier tamponné « Our Power » attend son heure. ●

 

Cet article a été co-produit par Le Quatre Heures et
Terra Eco

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